Amath Dansokho, décédé à 82 ans : Parcours d’un combattant

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Amath Dansokho, figure emblématique du paysage politique sénégalais, est décédé hier vendredi à Dakar, à l’âge de 82 ans. Ancien ministre de l’Urbanisme et de l’habitat sous Abdou Diouf et Me Wade, ancien député et ancien maire de Kédougou, il a longtemps servi aux Sénégalais son militantisme passionné, ses saillies franches et son amour pour le Sénégal. On l’a longtemps identifié au Parti de l’indépendance et du travail (Pit) qu’il a dirigé en seigneur, avant de céder les rênes au Professeur Magatte Thiam. Retour sur la trajectoire mouvementée d’un éternel combattant de la libre pensée…

Il a fallu la maladie pour lui couper la parole. Mais son pouls vibrait encore pour le Sénégal. Il l’avait au cœur, dans ses tripes, dans ses veines. Regard secret, ton haut, phrasé détonnant, Amath Dansokho, leader politique plein de bagout, lesté de culot, personnage sans faux-fuyant, a toujours aimé dire tout haut ce que les gens pensent tout bas. Dans ce Sénégal de l’hypocrisie enveloppée dans une langue de bois massif, Amath s’est éclipsé, ce vendredi 23 août à 82 ans, au moment où le pays est gagné par les incertitudes et les circonvolutions, au moment où les positions principielles se délitent, avec en toile de fond un avenir obstrué par des batailles politiques sans fin, des tensions latentes et la parole emprisonnée. Au moment où certains paieraient cher pour entendre Dansokho disserter sur les prétendus mensonges d’Etat, les tromperies de bas étage et les combines à deux balles, Amath a pris la liberté de quitter ce monde de plus en plus insensé, dépassionné des causes communes.

L’octogénaire était déjà revenu de tout. Il était surtout revenu «finir sa vie» au pays, après plusieurs mois d’hospitalisation à l’établissement parisien de Pitié-Salpêtrière, préférant écrire le dernier chapitre de son existence dans une dignité absolue, entouré de ses enfants, de ses proches dans son domicile dakarois de Yoff. Plus d’un an plus tôt, le 7 mai 2018 précisément, le président de la République Macky Sall lui avait rendu visite, accompagné de son ministre de l’Economie et des finances de l’époque, Amadou Bâ. Malgré son âge et sa maladie avancés, le ministre d’Etat conseiller du Président Sall s’était efforcé de glisser quelques vérités et conseils au chef de l’Etat, comme un dernier viatique avant de se soustraire de l’espace public, nostalgique de ses cris d’orfraie et de ses vérités crues. Ensuite, plus rien qui ressemble à une présence du Président d’honneur du Parti de l’indépendance et du travail (Pit), sinon de sordides rumeurs qui colportaient la «nouvelle» de son départ avant l’heure. En homme imbu de sa liberté, il a finalement choisi de tirer sa révérence au 40e jour du décès de Ousmane Tanor Dieng, emportant à lui seul plusieurs décennies de lutte dans la clandestinité, des années de combat(s) pour une démocratie qui donne sens à l’humain et aux couches populaires.

Il abhorrait l’injustice

Kédougou, contrée lointaine située à 746 Km de Dakar, a accueilli Amath Dansokho le 13 janvier 1937. 20 ans plus tard, l’élève en classe de Première au lycée Faidherbe à Saint-Louis, sur les berges du fleuve Sénégal, conduit sa première grève. Il est déjà marqué par les idées communistes et humanistes. Le potache n’aime pas l’injustice et a le charisme et le bagout à se faire entendre. Porté par ses idéaux, il milite sans hésiter ni calcul au Parti africain de l’indépendance (Pai) de Majmouth Diop. «Il a très tôt été généreux dans ses choix de lutte ou de combat, il a toujours été un homme de convictions», raconte un de ses anciens amis. Le jeune Dansokho n’est pas différent du vieil Amath qu’il est devenu, refusant qu’on l’aide à se tenir debout. Le garçon est têtu, dur d’oreille et ne fait jamais les choses à moitié. Saint-Louis est à ses pieds et les élèves, qui lui font confiance pour haranguer les foules, ne sont pas déçus. En ce temps où toute pensée contraire à celle du Senghor est vue comme de la prétention débridée, comme un défi d’en découdre face un pouvoir qui ne tolère aucun contrepouvoir, le jeune Amath va boire la calice du régime senghorien jusqu’à la lie.

A Saint-Louis, le jeune Amath Dansokho se forge un caractère de contestataire. Son âme de rebelle se bonifie, mais il prend ses études au sérieux comme si ses contestations n’ont pas estompé ses envies de réussite. Bac en poche, le jeune Amath quitte la Capitale du Sénégal, Saint-Louis, en 1958 et fait un saut périlleux à l’Université de Dakar où il s’inscrit à la Faculté des Lettres et sciences économiques. Sa réputation de teigneux meneur de grève l’a déjà précédé à Dakar et Amath Dansokho ne trouve aucune difficulté à être élu Vice-président de l’Union générale des étudiants de l’Afrique occidentale française (Ugeao).

Le Sénégal n’est pas encore indépendant, mais Léopold Sédar Senghor a déjà ses satellites à l’Université de Dakar. Des étudiants qui lui obéissent au doigt et à l’œil et qui sont prêts à en découdre avec tous les autres qui ne partagent pas la même vision politique que le poète-Président. Mais Dansokho qui aime la castagne et les confrontations, n’hésite pas à se frotter au régime de la pensée unique. On lui interdit ainsi la publication du journal «Dakar-Etudiant». Senghor menace même de représailles l’imprimerie Diop, qu’il promet «d’exclure du marché public, si elle continue de tirer le journal contestataire de Amath». Mais c’était sans compter avec la détermination du jeune journaliste. Révolutionnaire gavé des idéaux du marxisme léninisme, Amath se rend alors en Guinée de Sékou Touré pour imprimer le journal «Dakar-Etudiant». Un excès de militantisme, un engagement constant qui va considérablement compromettre ses études.

Le fougueux Amath arrêté et condamné en 1964 par le régime de Senghor

Fougueux et homme du front, le Kédovin aime aller au charbon, défier tous les pouvoirs au nom de sa liberté d’agir. Le 30 juillet 1960, Majmouth Diop et Cie, harangués par le Front de libération national (Fln) algérien et Frantz Fanon, lancent alors l’assaut contre la gouvernance de Saint-Louis, une insurrection menée contre le pouvoir colonial. Amath est de l’expédition, qui se soldera par un échec patent. Majmouth Diop et ses complices sont arrêtés, puis condamnés, le Pai interdit. Majmouth Diop s’exilera plus tard à Prague, en Tchécoslovaquie (devenue République Tchèque). Plusieurs décennies plus tard, le gauchiste regrettera de s’être lancé dans cette «aventure» : «Ça ne pouvait pas aller loin (…) L’Armée française était là. Ensuite, Senghor bénéficiait d’une grande légitimité.» S’il a pu échapper à la prison après ce «putsch» manqué, ce ne sera pas le cas en juin 1964. Soupçonné de vouloir préparer une nouvelle «insurrection» contre le régime, Amath Dansokho sera arrêté puis condamné, avant de bénéficier d’une liberté provisoire.

Mais Amath est un jeune garçon qui s’assume et assume ses convictions politiques. «Je ne suis pas un révolutionnaire d’occasion, mes convictions, je les ai construites patiemment», dira-t-il. Son rêve de «Grand soir» l’oblige à quitter Dakar où sa vie est une tourmente, pour rejoindre Bamako. Chez son camarade Modibo Keïta avec qui il est en phase politiquement, il est traité en seigneur dans un pays, le Mali, où ce communiste convaincu croisera la route de l’emblématique Ernesto Che Guevara qui tente d’exporter son marxisme cubain. «Che Guevara nous a reçus et c’était extraordinaire, narra-t-il un jour. Il était accompagné de ses «commandantes» merveilleux. C’est vrai que je l’avais déjà vu à La Havane, mais là, il était en train de faire sa grande tournée qui l’a conduit notamment à la boucle du Niger.»

Le jour où Amath Dansokho tient tête à Me Wade en Conseil des ministres

Revenu de Bamako, Amath Dansokho continue de gêner aux entournures le régime de Senghor, qui décide de l’exiler à Alger, «La Mecque des révolutionnaires» de l’époque. Tout respire liberté, tout s’agite à Alger pour chanter la révolution, réclamer une justice sociale. Amath étudie en silence, fait de belles rencontres. Puis, il prolonge son exil vers la belle Prague, capitale de la République Tchèque où il poursuit sa vie de journaliste allié aux idées marxistes. Son attachement à la liberté et à la justice sociale, en pleine guerre froide, l’a amené à condamner l’invasion de Prague par les troupes russes. C’était le Printemps de Prague du 21 août 1968. Amath Dansokho devient alors indésirable à Prague. Il est obligé de retourner à Bamako, mais il se confronte à une nouvelle réalité entre le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Malien Modibo Keïta : les deux frères ennemis ont fait la paix et le Mali trouve grand bien à réaliser le chemin de fer Dakar-Bamako. Les temps changent, Amath ronge son frein.

Mai 1968. Le pouvoir du Président Senghor vacille à la suite de la révolution des étudiants, des syndicats qui descendent sur la rue pour dénoncer son régime. Senghor réprime à tout-va, tape fort sur les plus récalcitrants. Mais il sait que cela ne peut pas continuer, puisque partout en Afrique, les coups d’Etat de militaires font rage. Senghor accepte le Parti démocratique sénégalais de Me Abdoulaye Wade comme une «formation de contribution». Amath Dansokho commence à dénoncer le subterfuge de Me Wade. C’est le début d’une longue série de dénonciations du «Pape du Sopi», avec qui le journaliste de formation a toujours entretenu un jeu curieux de «je t’aime, moi non plus». Ironie du sort, 25 ans plus tard, c’est dans la salle à manger de Amath Dansokho, alors Secrétaire général du Pit à la tête duquel il a succédé à Seydou Cissokho, que le pôle de gauche va donner la caution qui va permettre à Abdoulaye Wade de remporter la Présidentielle de 2000. De renverser démocratiquement l’inamovible Abdou Diouf, avec qui il était en froid depuis sa «défénestration» du fameux gouvernement d’entrisme de 1993. «On avait gagné, c’était extraordinaire. C’était une véritable déferlante», s’enthousiasmait le marxiste, lequel prend part dans le premier gouvernement de l’alternance.

La joie de l’alternance est de courte durée pour Amath Dansokho qui s’oppose, 8 mois après sa nomination, à ce que les forces de l’ordre répriment une marche des syndicats. Avec le cran qui le caractérise alors que Me Wade fait allusion à lui, Amath Dansokho se lève de son fauteuil de ministre de l’Urbanisme en pleine réunion du Conseil des ministres. Aucune mouche ne vole, le silence est total. Il assène ses vérités à Me Wade : «Je suis chef de parti (Pit), nous sommes alliés, mais notre parti est indépendant, tonne-t-il. Quand le parti a une opinion, il la dira haut et fort. Je vous rassure, je ne suis pas un comploteur. Maintenant, je vous dis, Monsieur le Président, je ne changerai pas. Si je change, les Sénégalais vont rire de moi.» Me Wade est bouche bée.

Limogé par Me Wade, Amath le ministre devenu Sdf

Amath Dansokho est délesté de son fauteuil de l’Urbanisme et de l’habitat. La rue publique chahute ce ministre devenu Sdf (Sans domicile fixe). Les moqueries laisseront de marbre «Big Dansk», le sobriquet dont l’avait affublé «le Cafard Libéré», qui retrouve sa parole, son ton libre. Il multiplie les critiques virulentes à l’encontre de Me Wade, jusqu’à la chute de son régime. Il n’épargnera jamais Me Wade, dont ce «faiseur de roi» a toujours brocardé la gestion du pays et, surtout, la présence de son fils dans les affaires de l’Etat. «J’ai connu Karim alors qu’il était tout petit et je regrette qu’il en soit arrivé-là, dira-t-il après l’emprisonnement de Wade-fils, après sa condamnation par la Crei. J’avais prévenu son père. J’avais même dit, dans mes discours, que je porterais plainte contre lui si quelque chose arrivait à Karim au bout de l’aventure dans lequel il l’avait embarqué. C’est Wade qui a mis Karim dans cette situation, il n’aurait pas dû être là-bas.»

Combattant politique et homme public, Amath Dansokho savait pourtant cacher sa vie privée, comme s’il planait au-dessus d’un champ de mystères. On sait de lui qu’il est marié et père de quatre enfants. Avant que la maladie le cloue à son domicile, certains thuriféraires de Macky Sall l’ont pris en grippe après qu’il s’est prononcé sur la marche du pays. «Je ne suis pas dans le gouvernement pour cautionner, pour quelle que raison que ce soit, des choses qui sont contre les intérêts des populations», assénait-il, dans l’édition N°3510 du samedi 06 et dimanche 7 juin 2015 de «L’Observateur». Oui, Dansokho avait raison de le dire haut et fort, il n’était pas un «révolutionnaire d’occasion». C’était un tsar de combats.

source: igfm

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